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les rendus sont-ils mauvais pour l'architecture ?

Les rendus sont-ils mauvais pour l’Architecture ?

En faisant le ménage dans mes nombreux flux RSS, je suis tombé sur un article paru sur le Blog Archdaily. Ecrit par Vanessa Quirk et posté le 6 juin 2013, celui-ci traite du lien entre les perspectives et leur relation tumultueuse l’Architecture avec un grand A. Je me suis dit que j ‘allais en faire une petite traduction :

 

« Les rendus sont-ils mauvais pour l’Architecture ? »

 

Rendu Hotel+Congress_OOIIOO-Architecture

Proposition d’Hotel et centre de congrès. Image (c) OOIIO Architecture

 

A l’ouverture d’un récent article pour The Guardian, Olly Wainwright a pu observer un grand nombre de projets de fin d’étude produits par les meilleurs et les plus brillants étudiants de Grande Bretagne. Ce qui a frappé le plus Wainwright, ce n’est pas le manque de compétences techniques ou d’ imagination, mais l’absence pure et simple de connexion avec l’architecture réelle, construite, imparfaite : « La plupart des projets semblaient avoir été crées avec l’intention de fuir le monde réel, les personnes et les lieux, l’échelle et le contexte; se retirant plutôt dans des royaumes fantastiques de formes alambiquées sans but apparent ».

C’est un piège dans lequel de nombreuses écoles d’architecture du monde entier sont tombées, mais ce n’est pas seulement un symptôme de la nature erronée de l’enseignement de l’architecture. Ceci est aussi symptomatique de l’obsession de l’architecture POUR l’image de l’architecture, une image complètement détachée de la réalité.

 

SHLA. Rendu de front de mer à Shanghai

Schmidt Hammer Lassen Architectes. Rendu de leur projet de developpement en front de mer à Shanghai. Image courtesy of (c) Schmidt Hammer Lassen Architectes.

 

L’idée de l’image architecturale parfaite n’est pas seulement propagée par des professeurs qui privilégient le rendu sur ses implications pratiques (obligeant les étudiants à passer des heures à perfectionner leurs visuels au lieu de perfectionner la conception de leur projet), mais aussi par les médias de l’architecture (et oui, nous nous incluons dans cette catégorie). Les médias dédiés à l’architecture présentent un déluge d’images sexy destinées à  «vendre» une architecture idéalisée au public et, même aux architectes eux-mêmes.

Dans son essai « Digital Deception » (Supercherie Numérique), écrit pour le site Design Observer, Belmont Freeman déplore cette obsession de l’image parfaite, photo-shoppée, qui est devenue – grâce à la technologie – beaucoup trop facile à réaliser: « nos yeux sont formés pour croire qu’une photographie est une représentation fidèle d’une situation existante. Ainsi, dans l’ère du numérique la représentation graphique de l’architecture a dépassé un exercice de persuasion; il est devenu un exercice de duperie. L’architecte a tout intérêt à se livrer à la dissimulation numérique et ne prends pas beaucoup de risque en le faisant. Photoshop et les autres logiciels similaires sont devenus l’armoire à pharmacie des architectes adeptes de l’ultra performance et du produit dopant; impossible à détecter et omniprésent ».

L’idée de «supercherie» exprimée par Freeman est très importante. Je pense que les architectes ont adhéré à cette idéalisation de l’image et pas seulement en raison de leur éducation ou de l’influence des médias, mais aussi, comme je le suggère dans ma critique of CLOG: Rendering, parce que c’est un acte thérapeutique d’auto-tromperie (cela leur fait plaisir de voir leur projet sublimé, même si ils savent bien qu’il ne sera pas comme ça lorsqu’il sera construit (qui a dit masturbation ?)). Le photo-shopping « permet à l’architecte de voir son travail comme il était avant d’être construit, dans une vision sans compromis. »

 

Rendu d'une usine de traitement de déchêts. Par BIG.

Perspective du projet d’usine de traitement des déchets, par Bjarke Ingels Group. Image (c) BIG.

 

Au final, comme le dit  Wenzel (un des auteurs de CLOG), le danger, c’est que « l’image existe indépendamment de la notion d’architecture, et peut-être évaluée par rapport à la qualité graphique du rendu et non par rapport à la qualité du projet.  L’Architecture par la conception graphique » (Clog:rendering page 73). En d’autres termes, l’architecture est effacée, éclipsée par son image. Et cela a des conséquences réelles. Comme le dit Freeman: « Je crains que la prolifération de ces -photographies- conduit les clients et le grand public à attendre de l’architecture et des architectes un certain degré de qualité – la perfection – ce qu’il est impossible de livrer dans le monde réel. »

Qu’est-ce que cela signifie pour l’image d’architecture?

Penn Station, new York - Concept

Skidmore, Owings, & Merrill’s : rendu pour un concept de la gare « Penn Station », à New-York. (c) SOM.

Les rendus, souvent légèrement idéalisés, sont nécessaires pour essayer de vendre l’idée d’une conception à un client, dans ce cas, un peu de marge de manœuvre artistique est un mal nécessaire. Cependant, une fois cette idée vendue, que se passe t-il quand un rendu plus réaliste, qui montre le plus fidèlement possible à quoi ressemblera le bâtiment final, est présenté (avec les unités de climatisation et autres détails qui peuvent apparaître disgracieux…)?

Dans une époque où le rendu (et les médias de l’architecture en général) ont déjà placé la barre des attentes beaucoup plus haute que ce que la réalité pourrait atteindre, est-ce que le rendu réaliste est devenu inutile? Un rendu stylisé pourrait-il effectivement être mauvais pour le projet, et mauvais pour l’architecture en général? Devrions-nous tous, comme Peter Zumthor déclare le faire, s’en tenir à  des maquettes de projet et abandonner complètement les rendus architecturaux ?

 

Maquette de "LACMA" par peter Zumthor

Maquette du projet « LACMA » par Peter Zumthor © 2013 Museum Associates / LACMA

 

Qu’en pensez-vous? Est-il acceptable de faire des rendus idéalisés pour vendre un design? Est-ce que c’est une très mauvaise chose (et risqueriez-vous d’aller tout droit bruler en enfer si vous le faites… ??) Devrions-nous essayer de présenter l’architecture de façon aussi réaliste que possible, dans les images et les rendus, afin d’éliminer les attentes irréalistes (de nos clients et de nous-mêmes)? Faites-le moi savoir dans les commentaires ci-dessous.

Source : Quirk, Vanessa. « Are Renderings Bad for Architecture? » 06 Jun 2013. ArchDaily.

 

Le fond de ma pensée

Pour résumé l’introduction de l’article, l’auteur nous dit en fait que les écoles d’architecture seraient en train de former des perspectivistes plutôt que des architectes, les images prenant de plus en plus d’importance. Il est certain qu’avec l’avancée technologique des outils permettant de faire des rendus de grande qualité graphique, certains étudiants préfèrent surement rêver de leurs projets en image plutôt qu’en plan. Il y a chez les architectes des affinités différentes, certains s’intéressent plus à l’esthétique (et finiront peut-être perspectivistes), d’autres sont plus ingénieurs, ou encore communicants. Chacun à ses points forts et ses points faibles. Je suis d’accord sur le fait que l’architecture ne doit pas se résumer à la seule partie esthétique du  design de bâtiment. Si effectivement les écoles d’architecture dans le monde encouragent les élans de leur étudiants uniquement dans ce sens, on est mal barré.

A propos de l’opposition entre « image réaliste » et « image idéalisée », celle-ci n’a pas lieu d’être. Petite précision : pour l’auteur,  sa définition d’une image réaliste est une représentation détaillée exhaustive et complète d’un bâtiment (unités de climatisations, gouttières, poignées de porte…),et non un rendu « photo-réaliste » (on ne saurait dire si l’image est une photo ou un rendu informatique). L’image « réaliste » n’a aucun intérêt car ce qui fait la beauté d’un projet, ce ne sont pas ces menus détails. Certains peuvent effectivement dégrader l’ensemble, mais si la qualité esthétique de base est là, à mon humble avis, rien ne pourra la détériorer. Il est de toutes façons impossible de reproduire ce que sera la réalité, l’auteur le dit bien d’ailleurs, puisque de nombreux facteurs sont imprévisibles. L’informatique ne peut pas encore prédire l’avenir d’une construction.

Concernant les maquettes, elles n’ont rien à envier aux images d’architecture « idéalisées » : on peut aussi tricher sur la forme du bâtiment si on le souhaite, et les contraintes techniques font que l’ont ne peut pas représenter tous les détails non plus, à moins peut-être d’y passer un temps fou. La réalisation de maquette est une discipline soumise elle aussi à l’ interprétation artistique. Donc là encore, l’opposition maquette/image n’a pas lieu d’être. L’image et la maquette sont complémentaires.

Pour moi, le rôle d’une perspective est de montrer les qualités esthétiques d’un projet. Les fonctionnalités de celui-ci peuvent aussi être exprimées mais rien ne vaudra la lecture détaillée des plans/coupes/façades pour comprendre le potentiel du projet dans son intégralité (et une présentation par l’architecte lui-même en bonus). La perspective montre une vision globale, la vision de l’architecte, avec un minimum de concessions. Pour les détails les plans sont la pour ça. Alors si il y a problème, il est du coté des décideurs, qui sont peut-être incapable de faire la part des choses, entre un projet moyen sublimé par une magnifique image ou un projet très bien pensé illustré par un rendu moins attrayant? On ne peut pas en vouloir aux architectes et illustrateurs si ils ont le désir de mettre en valeur leurs créations par tous les moyens. Ils doivent aussi les vendre pour vivre et continuer à exercer. On appelle ça du marketing et c’est aussi présent dans les autres secteurs d’activité, donc pourquoi pas chez les architectes ?

Merci à David Basulto d’ archdaily.com pour m’avoir permis de traduire et partager cet article ici.

Archdaily est un blog sur l’architecture et je vous conseille vivement d’aller y faire un tour si vous vous intéressez un temps soi peu à l’architecture contemporaine.

N’hésitez surtout pas à poster votre avis sur la question en commentaire ci-dessous.

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4 commentaires ont été ajoutés, a votre tour.

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  1. JeromeB

    Merci pour cette traduction Nicolas ! super article que je ne connaisait pas.
    Il faut laisser l’image à sa place, elle sert à communiquer à chaque étape d’un projet.
    Ce n’est pas elle qui fait le projet..

    • Nicolas Richelet

      Merci Jérome, je plussoie.
      L’image ne fait pas le projet, par contre, le projet peut faire l’image. On a plus de chance de faire un beau rendu avec un projet de starchitect qu’avait une maison indivuelle.
      C’est aussi pourquoi certaines agences ne mettent pas tout ce qui passe en image (ou alors en secret). J’en reparlerais dans un autre article.

  2. GOANA WADAYO Ghislain

    Je vous remercie pour la lumière faite entre le dessin et l’architecture; en tout cas c’est ce que nous croyons de architecture.

  3. Laurent Lefebvre

    Article très intéressant !
    C’est typiquement ce que l’on essaye de faire chez Rendr.fr en remplacant les images photoshoppées trompeuses par des visites à 360 qui restituent plus fidèlement l’ambiance des projet.